Pourquoi j’ai – vraiment – arrêté l’université

Cet article est la suite de Pourquoi j’ai arrêté l’université

C’est pourtant simple

Il y a quelques mois, j’ai soutenu tant bien que mal ceci : le système scolaire et l’université en tant qu’institution fonctionnent mal ; elles sont la cause de mes malheurs ; si j’arrête la fac c’est parce qu’elle est un instrument de la ségrégation sociale.

D’accord.

Ou alors, c’est simplement parce que j’y arrive pas.
La sociologie permet souvent de déculpabiliser les individus de leurs responsabilités individuelles en leur disant : ce n’est pas de votre faute, la société et son système que vous avez intégré en vous depuis l’enfance est responsable. (c’est une aisance de langage, ce n’est pas ce que je pense de la sociologie au fond, vous m’avez compris, si vous ne m’avez pas compris, lisez Bourdieu et revenez plus tard)
Certes.
Peut-être aussi que j’ai arrêté l’université parce que je ne suis pas assez courageux pour en supporter ses contraintes. Je ne peux supporter que les contrainte que je m’impose. Et cette constatation fait voler en éclat toute possibilité de condamner l’université, de la désigner instigatrice de ma lâcheté.

Mais nous ne sommes pas là pour de la thérapie ou du bla-bla.

Qu’est-ce que tu vas faire de ta vie

La question incessante des parents, des oncles et tantes, des amis parfois, de ceux qui se font du souci pour vous.

Arrêter l’université oui, mais pour quoi faire. Ainsi il faut forcément faire quelque chose, se plier aux exigences de la réalité salariale. Qu’on se le dise tout de suite, je ne me visualise dans aucune des réalités qu’on me propose, elles me paraissent toutes plutôt insoutenables, alors j’ai rapidement décidé que j’allais créer ma propre réalité, c’est plus simple en somme. Dire ‘simple’ est faux ; c’est peut-être la chose la plus difficile en soit, mais le résultat ne peut être que gratifiant. C’est ce que j’ai trouvé de plus simple pour le moment, voilà.

Être écrivain

Et puis c’est quoi ces conneries encore.

À quelques uns, j’ai dit que j’étais en train d’écrire en livre. Il y a eu toutes sortes de réaction, de l’admiration à la moquerie.

Écrivain, c’est un drôle de métier. En littérature on ne peut apprendre que de ses pairs. C’est un métier mais en même temps il n’y a pas de formation, ça ne peut pas s’apprendre, il n’y a pas de technique. Il y a des règles et un cadre, il existe même des ateliers d’écriture, mais tous les écrivains dignes de ce nom sont toujours en dehors du cadre.

J’ai décidé de lire, d’écrire, ces deux choses à la fois, ou en alternant. Et puis on verra bien où ça nous mène, parce qu’au fond, ce sont les deux choses qui me procurent le plus de satisfaction. Alors pourquoi pas en vivre. Pourquoi pas vivre.

Pourquoi pas vivre

Ça pourrait être un bon titre de roman.
Il faut vivre, il ne reste que ça de vrai.
Vivre et créer.

Je suis fatigué, la chaleur est quasi-orgiaque ces jours-ci.
Je m’économise, vous ne m’en voulez pas ? Voici quelques lignes qui en disent plus que moi, et mieux.

     Depuis toujours, ma seule ambition était d’écrire. Je savais cela depuis l’âge de seize ou dix-sept ans, et je ne m’étais jamais bercé d’illusion que je pourrais en vivre. On ne devient pas écrivain à la suite d’une « décision de carrière » , comme on devient médecin ou policier. On choisit moins qu’on n’est choisi, et dès qu’on reconnais n’être bon à rien d’autre, il faut se sentir prêt à parcourir une route longue et pénible pendant le restant de ses jours. On ne tirera jamais de son travail de quoi assurer sa subsistance, et si l’on désire avoir un toit sur sa tête et ne pas mourir de faim, on doit se résigner à accomplir d’autres tâches afin de payer les factures. Tout cela, je le comprenais, j’y étais prêt, je ne m’en plaignais pas. À cet égard, j’avais une chance énorme. Je ne désirais rien de particulier dans l’ordre des biens matériels, et la perspective de pauvreté ne me faisait pas peur. Tout ce que je voulais, c’était la possibilité de réaliser l’œuvre que je sentais en moi.
La plupart des écrivains mènent une vie double. Ils gagnent de bon argent grâce à des professions légitimes et se réservent du mieux qu’ils peuvent le temps d’écrire. […]
Mon problème était que mener une double vie ne m’intéressait pas. Ce n’était pas que je ne voulais pas travailler, mais l’idée de pointer de neuf à dix-sept heures à un emploi quelconque me laissait froid, totalement dépourvu d’enthousiasme. J’avais à peine vingt ans, et je me sentais trop jeune pour m’établir, trop débordant d’autres projets pour gaspiller mon temps à gagner plus d’argent que je n’en désirais ou qu’il ne m’en fallait.
J’ai essayé pendant un an de faire une licence, mais seulement parce que l’université de Columbia m’offrait une bourse de deux mille dollars […]. Même dans ces conditions idéales, j’ai bientôt compris que je n’en avais rien à faire. L’école, je m’en sentais saturé, et la perspective de vivre encore cinq ou six années comme étudiant me paraissait un sort pire que la mort. Je n’avais plus envie de parler de livres, j’avais envie d’en écrire. Il ne me semblait pas bien, en principe, qu’un écrivain se réfugie dans une université, s’entoure de gens aux idées semblables aux siennes, s’installe dans trop de confort. Le risque était l’autosatisfaction, et ça, une fois qu’un écrivain y cède, autant dire qu’il est perdu. […]
J’avais de l’énergie, une tête bourrée d’idées et des fourmis dans les pieds. Le monde est grand : je n’avais pas envie de jouer la sécurité.

d’après Paul Auster, Le diable par la queue

 

Veuillez excuser la courtesse de cet article, il s’agissait surtout de placer ces quelques ligne de l’écrivain Paul Auster, afin de mieux expliciter ma position actuelle.

À très bientôt.