Évaporation

Ce qui suit est la traduction d’un article du photographe Nick Fancher, que je trouvais pertinent de vous partager ici en français. Bonne lecture.

«

Salut les gars.

Ce matin, je me suis réveillé et j’ai effacé tous mes réseaux sociaux. Mes comptes Instagram, Twitter et Facebook personnels (j’avais déjà supprimé ma page Facebook pro l’année dernière), tous disparus. Je suis parti. En tant que petite entreprise, c’est une décision audacieuse (si ce n’est folle) de quitter des pages aussi fructueuses (j’avais plus de 60 000 abonnés entre les trois plateformes). Mais j’en avais assez de tout ça, et voici pourquoi.

Si vous n’êtes pas au courant, j’ai commencé un podcast l’année dernière, où j’interviewe différents photographes. Dans une des interviews, j’ai pu discuter avec la photographe italienne Sara Lando. Dans notre discussion, nous avons évoqué ce que c’est que de créer de l’art à l’ère des réseaux sociaux. Elle a soulevé un point pertinent sur la façon dont les réseaux sociaux forment les artistes à l’inauthenticité. Au minimum, les réseaux sociaux nous apprennent à rester dans la lignée de notre « marque ». Dans le pire des cas, les réseaux sociaux changent fondamentalement notre façon de créer.

Dans notre conversation, Sara fait remarquer qu’avec le temps, les réseaux sociaux nous apprennent à créer et à publier d’une manière qui satisfait l’algorithme des applications. Si un post fonctionne vraiment bien et que les abonnés réagissent bien à un certain type d’image ou de technique, nous commençons à adopter un mouvement pavlovien pour reproduire cette réponse (l’auteur fait référence au principe de conditionnement classique, théorisé par Ivan Pavlov, NdT). Par exemple, lorsque j’affiche une image avec beaucoup de rouge, ou des photos en pose longue, ces images sont deux ou trois fois plus performantes que les autres. Avec le temps, cela a commencé à me motiver non seulement à poster plus d’images en pose longue ou avec du rouge, mais aussi à photographier davantage de cette manière. Mon art devenait un mème (une répétition bête, une caricature de lui-même, NdT).

En plus des réseaux sociaux qui affectent le type de travail que je crée, le facteur humain est également à considérer. Personnellement, j’ai tendance à sur-analyser les données fournies par les réseaux sociaux. Je réfléchie beaucoup trop à ça. Cela fait des réseaux sociaux un champ de mines pour quelqu’un comme moi. J’analysais les likes, les nouveaux abonnements, ceux qui se désabonnent, et je tirais des conclusions à partir de cela, pour la plupart des éléments vraiment sans gravité et futiles ; et j’arrivais à des conclusions concrètes qui avaient un impact négatif sur mes relations dans la vie réelle. C’était nul, c’est le moins qu’on puisse dire.

Personnellement, je crois que les humains ne sont pas faits pour avoir des relations avec des milliers de personnes. Nous pouvons nous occuper d’un groupe d’amis et de notre famille, mais au-delà, nos interactions ne peuvent être que courtes et superficielles, et ces relations passeront inévitablement entre les mailles du filet. C’est une conversation que j’ai eue dans un autre épisode, avec Jay Gullion. Pourtant, j’ai continué à essayer de développer mes réseaux sociaux, à ne pas avoir d’ennemis, à aimer tous ceux avec qui j’interagie. En fin de compte, cela s’est avéré une tâche impossible.

Pendant des années, j’ai considéré les réseaux sociaux comme un mal nécessaire. J’ai investi des milliers d’heures et encore plus d’argent pour promouvoir et positionner mon entreprise (est-ce mon entreprise ou bien moi-même ?). Diriger une petite entreprise, c’est beaucoup de travail. J’ai fait des allers-retours, me demandant si mon entreprise pouvait survivre sans être présente sur les réseaux sociaux.

J’ai lancé ma SARL en Janvier 2007, ce qui signifie que mon entreprise n’a jamais existé à une époque où les réseaux sociaux n’existaient pas. À l’époque, j’utilisais Myspace et Flickr. Ensuite ça a été Tumblr et Facebook. Enfin, Twitter et Instagram ont été des choix évidents. Pendant tout ce temps, j’ai pensé que si je développais mes réseaux sociaux assez fort, mon travail serait vu par les bonnes personnes et les gros clients commenceraient à venir. Alors j’ai continué ce développement.

La principale raison pour laquelle j’ai choisi Jay pour mon podcast, c’est qu’il maintient une posture qui s’oppose à la société actuelle. Bien que Jay soit photographe (et concepteur, réalisateur, etc.), il n’a pas de site Web, ses posts sur Instagram sont peu fréquents, et pourtant son entreprise est florissante. Il crée des campagnes pour de nombreuses marques de luxe (Land Rover, Hermès, Bottega Veneta), et pourtant il en parle rarement et personne ne sait qui il est. Cela faisait écho à ce qu’on vous dit depuis toujours : il est toujours question du réseau – de qui vous connaissez. Aucun compte, agent ou client des réseaux sociaux ne sera votre sauveur. Le bouche à oreille est toujours la clé du succès dans une petite entreprise, ce qui vient du fait de bien faire les choses pour vos clients et de créer aussi souvent que vous le pouvez. Le cas de Jay m’a fourni les renseignements (et l’agrément) dont j’avais besoin pour faire le grand saut.

Nous avons également discuté d’une idée philosophique, mais en termes de création artistique : « si un arbre tombe dans une forêt mais que personne n’est là pour l’entendre, fait-il quand même un bruit en tombant ? ». Si je crée quelque chose de beau – quelque chose dont je suis extrêmement fier – dois-je le partager sur les réseaux sociaux ? Ai-je besoin d’autres personnes pour avoir leur approbation ? L’acte de création peut-il suffire à lui-même ? Puis-je garder la beauté pour moi seul ? Bien que je n’eusse pas de réponse à l’époque, j’ai décidé d’essayer de le découvrir par moi-même.

XOXO

Nick

»