Janvier

Nouvel an seul. Sa maman est partie chez une copine. Seul dans ce trop grand appartement.

Il s’est servi un verre d’un vin blanc qu’il y avait au frigo, un vin bio. Il n’est pas très bon. Il met de la musique disco pour ne pas trop déprimer, ça ne semble marcher que très peu. Les trucs rigolos à la télévision ne le font pas rire. Il essaie de faire des efforts, de se forcer à sourire (il paraît que ça déclenche une hormone quelque part). En vain. Son jogging est distendu, ses cheveux sales. Un t-shirt, sale, porté depuis trois jours.

Les jours qui suivent, il passe ses journées à planifier l’année prochaine, la rentrée, les études. À quoi bon ? Pour faire plaisir à sa famille, pour les satisfaire ; sinon rien, tout ça l’ennuie profondément au fond. Quand on lui demande ce qu’il veut faire de sa vie, il aimerait répondre qu’il veut passer ses journées à lire, écrire, prendre des photos, et passer du temps avec ceux qu’il aime.

Il a ce sentiment d’être inadapté à ce monde. Quelle horreur, de rentrer chez soi, seul, le soir, dans ce petit appartement, entouré seulement de feuilles, de livres et d’écran. Ensuite c’est sa peau qui devient aussi blanche que les pages d’un livre, le fond de ses yeux aussi bleu que la lumière des écrans. Il n’y a rien de plus triste. Loin de là où il vient, loin de là où ceux qu’il aime vivent. Il peut avoir des trains rapides, des avions à réaction, rien n’ira assez vite et pourra faire diminuer la distance. On s’obstine à nier l’évidence, on se persuade qu’on va tenir, jusqu’au moment où on ne peut plus tenir.

Se complaire dans la tristesse devient le choix de la facilité.

Un jour de semaine, il décide arbitrairement de rendre visite à sa grand-mère, qu’il n’a pas vu depuis plus d’un an. Il n’avait pas réalisé qu’elle allait mourir avant de la voir dans cet état. Oui, c’était désormais certain, elle allait mourir dans cet établissement pour vieux. Quand il est sorti du bâtiment et qu’il a réalisé cela, il n’a pas réussi à pleurer. Il voulait pleurer mais les larmes ne coulaient pas, au mieux il avait les paupières un peu plus mouillées que d’habitude.

Parfois, il veut tout laisser derrière.

Un matin, il se dit que la seule solution, c’est de prendre un billet d’avion, pour n’importe où, et peut-être revenir, un jour. Un grand sac, quelques vêtements, une brosse à dent neuve qui traine, et ce serait plié.

La fin du mois de janvier arrive si vite.

Le bruit l’irrite profondément. Le bruit du train à travers la vitre. Ce bruit qui fait vibrer un peu tout, le frottement du métal des roues contre les rails, ce moment où il décide de freiner. Il y a les bruits des pneus contre le goudron, les sirènes qui évoquent l’urgence, quelques hurlements indistincts et hilares, tout ce qui évoque la vie, qui froisse quand cette vie interrompt le sommeil, qui énerve lorsque tout est trop prononcé.

Un soir, son ami le regarde droit dans les yeux. Ses mains s’animent plus que d’habitude, en raison de la légère panique que suscite le mensonge. Il se trahit tout seul parfois, lorsque ce qu’il est au fond de lui refait surface le temps d’un instant. Mais les masques tombent rarement. Ils sont bien en place, fixés à la colle forte, de sorte que les enlever serait d’une souffrance extrême, un déchirement. Le lendemain matin, il approche son visage de celui de son ami et respire compulsivement l’air qui sort de sa bouche, afin que lui seul l’oxygène.

Il réalise qu’il est amoureux de quelqu’un qui ne peut pas l’être. Parce qu’on ne lui a jamais appris. Parce qu’on ne lui a jamais permis. Il veut sa bouche, son corps, sa peau parsemée.

Lorsqu’il rend visite une seconde fois à sa grand-mère, elle semble aller mieux. Elle colle ses lèvres aux parois du verre, le liquide coule progressivement le long de sa langue puis rentre dans sa gorge. Elle émet un léger bruit lorsqu’elle avale, puis souffle par le nez. Le contact entre ses lèvres fripés et le verre trop lisse fait émettre ce son si particulier. Après s’être resservi de l’eau avec ses gestes imprécis de personne mal-voyante, elle se lève pour aller chercher des madeleines et ne prend pas la peine de décoller la jupe qui lui est restée coincée entre les fesses.

Les températures s’adoucissent à la fin du mois. Le pire, c’est la brume. La brume partout, dans les rues, dans mes yeux, un voile sur ma peau, elle ne se dissipe pas. Il y a des éclaircies par moment, mais rien de très franc, seulement des percées.