Pourquoi elle est morte

J’ai écrit ce qui suit dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 2017, d’une seule traite et sans modification ultérieure. Ce texte n’a pas d’origine, n’a pas été réfléchi auparavant, c’est la simple retranscription compulsive d’une nécessité de poser tout ça par écrit.

 

1.

   Elle est née un 8 décembre, je ne sais pas de quelle année. Depuis elle n’a cessé d’exister. Je me suis construit sur son décès, tout ce qui me constitue aujourd’hui paraît être basé sur le fait qu’elle soit morte dans mon enfance.

Voici les bribes qui me reviennent. J’avais sept ans et je revenais de l’école, c’était un mardi ou un jeudi, je ne sais plus. J’ai le souvenir de ma mère qui me demande de m’assoir parce qu’elle doit me dire quelque chose. Quand elle me dit que ma petite sœur est décédée – elle utilise ce mot là – tout se vide. Il n’y avait plus cette grande table en bois, ces chaises en bois, cet appartement mal peint, tout avait disparu et s’était rempli de larmes. Je lui avais immédiatement demandé pourquoi, elle ne m’a jamais répondu. Un enfant, ça ne meurt pas.

C’est un deuil qu’elle n’a pas partagé, et qu’elle n’a jamais pu partager. Ce n’est pas son enfant, c’est l’enfant de l’homme qui l’a trahi. C’était d’autant plus difficile.

 

Quelques minutes plus tard, la porte qui s’ouvre, et je me souviens de ma sœur qui m’a enveloppé de ses bras et de son amour. L’indifférence de mon  frère également, qui a dû préférer établir immédiatement la distance pour ne pas être affecté, comme il l’a toujours fait le reste de sa vie.

Je n’étais plus allé à l’école pendant quelques jours, naturellement. Quand j’y suis retourné je n’ai pas eu à me justifier de mon absence auprès de mes camarades.

Surprenant. J’imagine aujourd’hui que ma mère avait dû prévenir ma maîtresse qui en avait parlé à toute la classe.

C’est à cette période que j’ai appris le mot condoléances, qui résonne aujourd’hui bien différemment, mais qui à l’époque m’avait fait rigoler. Un ami m’avait alors dit : « Tu sais j’ai perdu ma grand-mère récemment, c’est dur mais on s’en remet vite ». Je n’avais pas répondu, mais tout le long de notre amitié je me suis toujours retenu de lui dire que la mort d’une grand-mère et d’un enfant ne sont pas comparables. Il n’était pas question ici de comparer de toute manière, je pense que le fond de ma pensée était basé sur le fait qu’il n’y avait rien de plus atroce que ce que j’avais vécu.

 

2.

   Je crois ne pas être allé chez mon père pendant plusieurs mois. Et quand j’y suis retourné, on n’en a pas parlé, ni avec mon père ni avec sa femme. Ils avaient déménagé très vite, sans doute pour fuir cette grande maison où tout ramenait à la disparue. Leur nouvelle maison était toute neuve et ne semblait ne jamais avoir été habitée. J’avais dans ma chambre un cadre en forme de chat avec quelques photos d’elle à l’intérieur, comme un mausolée. J’ai pleuré devant ce cadre, seul.

La seule fois où on en a parlé, c’était chez le frère de ma belle-mère, Romain, qui avait alors une maison en Normandie. Je ne saurais pas dire quand c’était, mais intuitivement je dirais quelques années après son décès. C’était le soir tard, les enfants de Romain étaient couchés et j’avais le droit de rester avec les adultes. Je ne sais plus comment c’est venu dans la conversation, tout ce que je sais c’est que mon père a commencé à pleurer et naturellement on a tous pleuré. Je n’avais jamais vu mon père pleurer.

Il y avait ce besoin de partager la tristesse, de ne plus pleurer dans les coussins à n’en plus pouvoir. Il y avait eu une détente de tous les membres, une libération d’un poids si lourd à porter seul. Incapable de dormir, j’avais écouté la radio sur mon portable pendant une éternité. J’ai vomi cette nuit-là, et ce n’était certainement pas une indigestion. Sans doute que d’en avoir parlé avait remué quelques trucs enfouis assez profondément.

 

Je crois aussi qu’on en avait parlé chez cette amie dont je ne me souviens plus le nom. La femme de mon père l’avait rencontrée lors de l’accouchement, leurs enfants étaient nés le même jour. L’un a survécu. Cette amie était vraiment gentille, elle devait avoir ce sentiment terrible de culpabilité, sentiment complétement injustifié par ailleurs.

Je me demande si elles sont toujours en contact aujourd’hui. Elles ont dû se perdre de vue.

 

Il y avait également cette phrase qu’avait prononcé un cousin, et qui ne m’est jamais sorti de la mémoire. « Je me souviens qu’elle était dans un tout petit cercueil tout blanc et tout beau et que tout le monde pleurait ».  Il évoquait ainsi un possible enterrement auquel je n’ai jamais assisté. En réalité elle a été incinérée, mon cousin avait dû assister à la crémation, pas moi. Je me demande toujours aujourd’hui pourquoi je n’étais pas là, et surtout qui a décidé qu’il en était ainsi.

J’avais vu son urne très tard en définitive, nous étions dans cette grande maison avec piscine, peu avant le divorce. À la même période mon petit-frère commençait à parler, et donc naturellement à poser des questions. Je me souviens alors de l’explication de la femme de mon père lorsqu’il avait demandé qui était la petite fille sur les photos. Il n’a jamais été aussi sérieux en y repensant, il y avait dans son visage de petit enfant autant de tranquillité que de discernement face à la situation.

Curieusement, j’étais soulagé à l’idée que mon petit frère soit un garçon. Il fallait que tout s’oppose à elle je suppose. Je pense toujours la même chose aujourd’hui, tout n’aurait pas été simple si l’enfant d’après était une fille.

Vous imaginez, faire un enfant pour en remplacer un autre, pour remplacer celui qui n’a pas duré.

Heureusement mon petit-frère n’a jamais été considéré comme tel, je pense que mon père et sa femme ont su être clairvoyants. Ils ont fait ce qui fallait de mieux pour tous, en dehors de mon absence à cette crémation, décision arbitraire que je ne saisis toujours pas. Cela me paraît si nécessaire dans le deuil, et à y réfléchir, si j’écris ces mots présentement ça doit être en partie pour cette raison.

 

3.

   Quand on y repense, je ne saisis toujours pas non plus pourquoi on ne m’a pas envoyé voir un psychologue, ou quelqu’un à qui parler. Je suis certain que ce qui me taraude aujourd’hui est dû à hier. Loin de moi l’idée d’adopter un point de vue freudien sur ma personne – j’ai rejeté les théories de Freud il y a bien longtemps –, je reste sûr que ce décès a eu une répercussion sur ma manière d’être, de concevoir les choses et le monde qui m’entoure. Ce n’est pas le décès qui a conditionné tout ça, mais plus le non-traitement de mon deuil par des personnes compétentes. Un enfant de sept ans ne peut pas gérer ce genre d’évènements qu’avec le seul soutien de sa famille, et dieu sait qu’ils ont été si présents. Ça me paraît désormais évident.

Je ne veux pas reprocher quoique ce soit à quiconque, personne ne sait quoi faire dans ces cas-là, et ce n’est qu’avec le recul de plus de dix années que l’idée a émergé de consulter un psychologue. Au fond la famille m’a suffi, ma mère, mes frères et sœurs, et des deux côtés une belle-mère et un beau-père formidables. Ils savent tous combien ils ont été importants pour moi dans ma construction, et combien ils le seront toujours malgré tout.

 

4.

   Pourquoi l’écriture et la photographie se sont imposés à moi ? Ils sont en définitive intimement liés, en tout cas dans la conception que j’en ai. La quête inéluctable de l’instant perdu me pousse à écrire et à photographier presque compulsivement. Comme un besoin fatal de toujours vouloir tout éterniser. Qu’est-ce que ça paraît naturel quand on le conçoit en réaction à la perte d’un proche, si tôt. Seuls les images ou les écrits peuvent la faire revivre pendant un court instant. La photographie et l’écriture sont d’une complémentarité stupéfiante ; l’écriture est d’une terrible lenteur dans sa réalisation, la photographie est ce qu’on ne peut plus rapide.

Encore une fois tout semble lié à sa disparition. C’est commode parfois.

 

5.

   Je n’ai que peu de souvenirs d’elle. C’est d’ailleurs un argument qu’on m’a souvent sorti, « comme tu l’as peu connu tu es moins triste », ou encore que je n’ai pas eu le temps de m’attacher. Comme si la peine s’associait au nombre d’années.

C’était difficile. Je me souviens – grâce aux photos, mais pas seulement – qu’elle devait être attachée sur une chaise spéciale qui la maintenait assise. Sa maladie, je n’en sais même pas le nom, la rendait incapable de se tenir droite. On rigolait beaucoup malgré ça, je n’ai pas le souvenir qu’elle pleurait.

Je me souviens encore, dans le salon de la grande maison à Lauzerte (qu’est-ce que j’aimais cette maison avec ses poutres apparentes), mon frère et ma sœur étaient là, et Lola tentait tant bien que mal de jouer de la guitare avec ses mains minuscules. C’est le souvenir le plus clair que j’ai d’elle, peut-être le plus récent ? Je n’en sais rien.

Un jour je me suis réveillé et elle dormait contre moi. Constance me l’avait posée-là pour que je me réveille avec elle. À partir de ce moment-là, elle a toujours été là, tout près de moi.

 

Ce n’est pas un hasard que j’ignore le jour de sa mort, au mieux le mois. Dans ces cas-là l’esprit a vite fait d’oublier.

J’ai su de quoi elle était morte si tard, et encore je ne suis pas certain de la cause précise. Arrêt cardiaque ? Sans doute. Mon père m’a raconté les circonstances je crois, ou bien ai-je inventé pour trouver une raison.

 

C’était en février que ma mère a reçu l’appel terrible, un mardi ou un jeudi, et depuis il pleut dans mon corps discontinuellement.

 

(1er décembre 2017)

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