Ecroulement

     On n’a plus de clopes. Je tente en vain de racler le fond de ma poche pour trouver un peu de tabac, au moins pour m’en rouler une avant de sortir acheter un paquet. Adel et Rachid sont allongés sur le canapé, ils bougent à peine, trop défoncés.  

Tout l’appartement semble sentir l’alcool, la bière surtout. Vraiment tout, les murs, les portes, le canapé, les fauteuils et le lit. Je n’essaye plus d’en faire autrement, de toute manière cette odeur a toujours été là, alors à quoi bon. 

Il faut aller acheter des clopes. Il y a un bar-tabac en bas de ma rue, ce ne sont que quelques dizaines de mètres finalement, ça vaut le coup. Je prends le trousseau de clé et sors, laissant mes deux compagnons affalés. Dans l’escalier je croise ma voisine du dessus, je ne me souviens jamais comment elle s’appelle, alors je l’appelle tout le temps madame. Face à tant d’amabilité, elle m’appelle monsieur Jafaar. En fait, je crois qu’elle appelle tout le monde de cette manière.  

– Vous savez monsieur Jafaar, cet immeuble, ça va plus du tout. Madame Carla est partie en plein milieu de la nuit parce que sa fenêtre s’est cassée toute seule. Heureusement qu’elle peut aller chez ses parents madame Carla, moi je n’ai nulle part où aller si quelque chose comme ça m’arrive. 

– Madame Carla ? 

– La voisine du deuxième, l’étudiante italienne.  

– La pauvre. 

Je continue à descendre les escaliers, laissant ma voisine à ses considérations, et sors de l’immeuble. La bar-tabac n’est pas bien loin, mais l’effort à effectuer pour y parvenir me semble incommensurable. Il a plu toute la nuit, et à chaque pas je peine à glisser et à m’étaler sur toute la rue, la quantité d’alcool que j’ai bu durant la nuit n’aidant pas. Je parviens enfin à arriver à destination.  

     Lorsqu’on me rend la monnaie, un bruit sourd et continu retentit à l’extérieur mais je n’y prête pas vraiment attention. Puis ce sont les sirènes, celles des urgences. Je sors du bar-tabac et un camion de pompier passe en trombe devant mes pieds. Pas ceux qu’on voit tous les jours, non. Ceux qu’on voit plus rarement, avec l’échelle sur leur dessus, et bien plus long que la normale. C’est un nuage de poussière qui m’arrive dans les yeux maintenant. Il provient du haut de rue, non loin de mon immeuble. À mesure que je remonte la rue, la poussière dans l’air s’intensifie, mais ce n’est pas assez, alors je m’allume une cigarette. D’autres sirènes retentissent dans le quartier, il a dû se passer quelque chose de grave. Je continue de monter la rue, en tirant par intervalle régulier sur ma clope.  

C’est alors que je réalise que le nuage de poussière semble sortir du sol, et ce très près de chez moi. Et il y a un trou dans la rue. Un immeuble s’est effondré.  

Je fais tomber ma cigarette de ma bouche lorsque je parviens au niveau de ma porte d’entrée. Il ne reste plus que la porte d’entrée, mon immeuble entier s’est effondré sur lui-même, avec ses quatre étages. Tout aplati. Des pompiers me bousculent pour accéder à ce tas de débris, où on peut parfois déceler des bribes de ce qui était un appartement ; un miroir de salle de bain resté intact, une tapisserie, un canapé qui semble sortir du sol, des miettes. Le canapé qui semble sortir du sol, celui qui a dû atterrir après l’écroulement, c’est le mien.