Pourquoi j’ai arrêté l’université

Famille et amis qui me lisent, rassurez-vous immédiatement : contrairement à ce qu’annonce le titre de cet article, je n’ai pas arrêté l’université. *ouf

En fouillant un peu dans mes carnets, je suis tombé sur cela, écris lors de mon année de terminale :

« L’école est une machine débilitante. Elle écrase les individualités dans ses rouages et ne laisse aucune place à la singularité. Il faut être comme les autres, comme on leur a dit d’être, de se comporter et d’agir. J’ai toujours rejeté la scolarité que je considère comme bêtement uniformatrice. Le réveil a toujours été une torture, il signale le début d’une journée qui ne peut être que morose. Aller à l’école est une souffrance, et ça l’a toujours été. »

Il est certain que j’associais alors le déni imposé de mon homosexualité à la scolarité, faisant de cette institution le broyeur de ma singularité, tellement ses usagers étaient les acteurs de ce déni et de ce rejet perpétuel, de l’homophobie constante – je pense ici aux élèves bien sûr, mais également aux responsables d’enseignement et d’encadrement de la vie scolaire, qui comme leur nom l’indique, sont RESPONSABLES, bien qu’ils soient souvent inconscients et/ou impuissants face à ce genre de choses.

Mais revenons au sujet initial. Il est clair que ma scolarité avant le baccalauréat a été un calvaire, pour moi mais aussi pour mes parents ; il me paraît aujourd’hui moins clair à quel point l’université m’ennuie. Ce qui me trouble, c’est qu’il y a une dichotomie entre ce que je fais de mon quotidien et ce que je fais à l’université. J’aimerai trouver à l’université quelque chose en rapport avec ce qui m’anime, pour ne plus errer comme je fais.

Je ne me vois pas faire quelque chose que je ne veux pas faire (j’ai toujours été un peu capricieux). On m’a appris à ne pas mentir, on m’a dit que mentir, c’était mal. Alors mentir à soi-même, est-ce que c’est mal ?


Cet article part de deux constats.

D’abord, un constat personnel, celui que je viens d’énoncer.

Ensuite, le fait suivant : un étudiant sur deux abandonne l’université au bout de quelques semaines. 50% d’abandon. C’est pourquoi il me semble nécessaire d’élaborer une critique de l’institution scolaire et universitaire, puisque visiblement, elles ne fonctionnent pas, ou mal.

Avertissement : tout le long de cet article il semble que je condamne avec fermeté l’institution scolaire. Merci de bien lire attentivement, ce n’est pas l’éducation ou l’instruction que je condamne, loin de là, je porte d’ailleurs une attention particulière à ces deux concepts et les considère comme des valeurs ; c’est l’institution en elle-même que je tente ici de critiquer, le système scolaire comment il est pensé aujourd’hui. 

Chronique d’un étudiant en fac de sociologie …

… ou quelques lignes écrites entre deux cours

Quel intellectualisme.

Pendant que des migrants meurent en Méditerranée, nous étudions les politiques migratoires, bien confortables, bien assis et bien au chaud dans nos salles de classe. La mort de femmes et d’hommes devient un fait qu’on étudie.

Et puis on rigole en amphithéâtre quand le conférencier fait une blague sur le gouvernement, sur Emmanuel Macron. Oui, on peut rigoler. Parce que la politique n’a que peu d’effets sur nous, étudiants favorisés et universitaires de la classe moyenne supérieure.

Pendant que des centaines, des milliers d’ouvriers et d’employés sont licenciés, et ce à cause de politiques de délocalisation ou de la délinquance des cols blancs, nous sommes bien confortables dans nos salles de classe à étudier ces licenciements comme de simples évènements systémiques, systématiques et sociaux, à lire des sociologues qui veulent bien faire, quand il est est question de vies humaines.

Le misérabilisme (tendance à insister sur les aspects les plus misérables de la vie sociale) est en effervescence tellement qu’il croît au fil des semaines, et tandis qu’un professeur fait encore une blague sur la démission soudaine de Nicolas Hulot, ou les gilets jaunes, ou les deux à la fois, vous recevez un SMS de votre mère qui vous annonce que l’immeuble en face de son boulot vient de s’effondrer sur lui-même, dans un fracas assourdissant de poussière et de béton. Encore un évènement qui deviendra bientôt un sujet pour un cours.

Alors vous vous dîtes que c’est assez. Que tous ces malheurs ne sont pas des sujets pour des articles universitaires, ou pour des ouvrages publiés aux éditions La Découverte, et que quand il est question d’humain, l’éthique doit prévaloir.

Que simplement, la misère humaine, la misère sociale, ce ne sont pas des matières à sujets.

Alors vous vous dîtes que l’université, c’en est assez, c’est marre.

Mais on vous dit que pour « réussir » sa vie, pour pouvoir vivre décemment, il faut avoir fait des études, il faut un diplôme. Vous voulez partir loin, le plus loin possible de tout ça. Il y a ce sentiment de honte qui devient prégnant.

Il faut démystifier l’université …

… et les valeurs institutionnelles qu’elle crée de fait.

Je ne peux plus supporter la culpabilisation qui repose sur celui qui décide d’arrêter ses études. Comme si, pour être considéré par ses semblables et par la société en tant qu’homme, ou en tant « qu’utile » , il fallait être instruit par les institutions en vigueur dans son pays.

Cette pression quotidienne qui consiste à faire de l’université – et plus généralement de la scolarité – la seule porte vers le succès d’une vie, cela m’irrite profondément. Comme si, pour considérer qu’on a réussi, il fallait aller au plus loin possible dans la scolarité, puisque c’est le seul chemin vers l’accomplissement, un salaire décent, et donc le bonheur.

À mon sens, la légitimité de réfléchir, d’avoir une opinion, ou de penser ne devrait pas reposer sur celui qui est instruit, celui qui est jugé légitime de faire ceci ou cela. Il faut déconstruire la pensée selon laquelle seuls des gens savants et/ou compétents – ou plutôt jugés savants et/ou compétents, et ce selon des critères pré-établis – sont considérés comme aptes, sont comme habilités et possèdent ainsi le monopole de certaines choses.

L’université, instrument d’une ségrégation

C’est en cela que l’université a un réel pouvoir de domination, en ce sens qu’elle crée une logique dominant-dominé, où le dominant serait celui qui est instruit, qui crée une logique de vision et de conception du réel, et le dominé un simple sujet, celui qui subit cette logique.

L’implacable cohérence de la reproduction sociale et spatiale à l’œuvre dans cette institution produit cette uniformité dans les travaux universitaires et dans les sujets traités, une certaine restriction inconsciente des regards, et ainsi l’absence quasi-totale de regard issu des classes populaires, du monde ouvrier, ou encore, pour parler en des termes plus géographiques, des péri-urbains, voire de ceux qui vivent au-delà de la couronne, des « banlieusards » et des populations rurales ; puisque aujourd’hui nous devons concevoir les choses où la métropolisation prime, et où la province et ses petites villes se meurent.

C’est l’instruction comme elle est pensée de manière générale aujourd’hui qui crée une ségrégation, en présentant la scolarité comme la seule institution capable de se charger de l’éducation. En présentant l’école comme nouvelle religion globale, on soumet à des population des promesses vaines de réussite – et ce selon quels critères ? –, et la scolarité est ainsi revêtue d’une possibilité de salut aux pauvres de notre ère. Une fois que la nation a adopté cette croyance, elle enrôle tous ses citoyens et les contraint à participer à son programme, à cette logique d’enseignements, de sanctions ; de diplômes et de diplômants.

L’institution scolaire va à l’encontre de comment elle a été conçue et de la raison de son existence ; elle s’oppose dorénavant clairement à l’instruction pour tous. Dans la manière où elle est conçue, l’instruction (et plus particulièrement l’université) est aujourd’hui réservée à une certaine partie de la population. Ainsi c’est le savoir qui est réservé, transmis dans des lieux d’accès assez difficiles, ou en fin de compte réglementés sur un mode hiérarchique calqué sur le modèle de la gare de triage ; sur une logique de course aux diplômes, ces indispensables pour subsister et continuer à être inclu dans la société.


« On parle beaucoup trop, on « pense » beaucoup trop. Il y a des écoles de tout, où on apprend tout, et pour finir on ne sait rien, on ne sait absolument rien. Il n’y a pas d’école de sensibilité. Cela n’existe pas. » Henri Cartier-Bresson.

« Je hais le mot intellectuel. Ce qui est intellectuel n’a pas de cœur. Tout est une question d’amour. » Depardieu chante Barbara.

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