Poudre

     Nous ne sommes jamais à l’abris de la tentation charnelle. Elle est omniprésente, et on voudrait la fuir afin qu’elle ne nous fasse plus souffrir, mais plus on s’en éloigne plus son retour est fracassant. 

Bizarrement – si le mot convient à cet effet –, ce sont ceux qui n’ont jamais fait l’amour qui paraissent les plus expérimentés, les plus habiles à la tâche. Ce sont eux qui ont les gestes les plus appropriés, les plus francs, sans fioriture  ; pas les plus pratiquants. C’est finalement leur absence d’expérience et leur innocence qui les sublime.  

Il me faut ma dose, et vite. Je pars au milieu de la nuit, sans prévenir, et je prends mes affaires, mes deux sacs de vêtements avec quelques souvenirs, au cas où je ne reviendrais pas.  

Je regarde l’heure sur ma montre. Cinq heures. Estelle. Seule Estelle doit être réveillée à cette heure–ci, et elle se doit de l’être pour me donner ce qu’il me faut. Ce soir, j’irai à L’Envers, cette boîte gay dans le centre, ils auront sans doute ce qu’il me faut eux aussi.  

Mes yeux sont gonflés par la fatigue. Je discerne à peine l’écran de mon téléphone à travers mes paupières, mais j’arrive tant bien que mal à composer le numéro d’Estelle pour la prévenir.  

Je lui dis que j’arrive dans dix minutes, puis je raccroche, pour ne pas lui laisser le temps de me dire non.  

Tout me paraît imperceptible dans cette nuit, tout trouble, on n’y voit rien à travers des paupières sales. 

 

     2246B. Je pousse la lourde porte d’entrée, dévoilant ainsi le hall de l’immeuble. Peu de boites aux lettres, quelques marches en marbre pour atteindre un autre porte, vitrée celle–ci. Après avoir monté les escaliers, j’arrive sur son palier et elle m’ouvre la porte.  

– T’habites vraiment dans un immeuble de bourges.  

Elle me dévisage d’un regard guindé, caché derrière ces faux–cils. Rouge à lèvre, talons. Il n’y a qu’elle pour être habillée comme ça à cette heure–ci. Elle me fait entrer.  

– Tu sors d’où comme ça ?  

– J’étais chez les pêcheurs, tu sais, mon petit boulot. Je me suis tapé un mec de là–bas, je sais pas pourquoi.  

– Bordel Damien ! Tu peux vraiment pas t’empêcher de …  

– Tu l’aurais vu, t’aurais fait pareil. Fais pas la morale.  

    

     On s’assoit sur son canapé en velours. Rouge, comme ses lèvres, comme ses talons. Comme l’intérieur de nos narines, irritées dans quelques secondes, après avoir pris notre rail qu’elle est en train d’aligner. Elle habite la plupart du temps seule dans cet immense appartement, passe ses jours à dormir et ses soirs à sortir.  

La poudre blanche est aspiré à l’aide d’un billet roulé, elle vient se frotter aux parois, s’agrippe à la peau et s’accroche aux poils, puis rentre dans les pores. Et c’est bon. Estelle met de la musique, un peu n’importe quoi, juste pour entendre quelque chose en fond. Et puis on recommence. La poudre blanche est à nouveau aspirée, et l’intérieur de nos narines enflammé. Estelle est exaltée  ; on devient incandescents, tout ce qu’on voit devient lumineux et rutilant. Pour adoucir cette fièvre, je commence à rouler une cigarette avec un peu d’herbe, et on se la partage.  

Quelque part dans l’appartement, un homme se réveille et va se doucher, nu. Sans raison apparente, on le rejoint ; on est nus et on se lave ensemble, sans réaliser qu’on le fait vraiment, sans sensualité finalement, comme spontanément. La poudre blanche, lorsqu’elle est accompagnée par l’herbe qu’on coupe avec du tabac, provoque dans le corps et l’esprit cette confusion cohérente. Le corps est alors une machine qui fonctionne mal, ou plutôt au ralenti. Il lui est imposé cette absence de rythme, et sa musique est une improvisation sans règle, un désordre tapageur.  

On reste nus lorsqu’on retourne sur le canapé en velours, la matière si douce à même la peau.  

– C’est qui ce type  ?  

Il me regarde. Sans doute légèrement ébahi par ma question, particulièrement parce qu’elle est posée alors que nous venons de partager la douche, et ainsi nos nudités respectives.  

Estelle me répond  :
– Un cousin, en vacances je crois. Il parle pas français il comprend rien. Ça m’arrange, au moins j’ai pas à tenir la causerie. Il traine tout le temps à poil, va savoir pourquoi.  

C’est fascinant. On s’enfonce encore plus dans le canapé, encore plus dans la matière, dans la douceur abondante, au contact de notre peau si propre et blanche  ; nous sommes tous les trois pour ainsi dire imberbes. Et cet ensemble de délicatesse et de légèreté nous plonge dans une détente où tout se relâche, tout s’interrompt aussi, tout inerte, dans une inactivité totale et une certaine quiétude, dans une sorte de somnolence, de demi–sommeil. Puis cet engourdissement se confirme, la léthargie et la mollesse nous gagne profondément, et enfin le repos.  

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