Pourquoi faut-il voir « Afriques : comment ça va avec la douleur ? » ?

Afriques : comment ça va avec la douleur ?, Raymond Depardon, 1996.

Visionné récemment dans le cadre d’un travail universitaire, Afriques : comment ça va avec la douleur ?, c’est comme un bouleversement. Dans mon vécu, ce film a toujours été comme un spectre, un fantôme, avec ce titre qui interloque et interroge. Je me souviens de ma mère qui m’en parlait souvent quand j’étais plus jeune, et surtout de ce titre qu’elle prononçait, plusieurs fois. Parce qu’il est puissant ce titre, et tellement évocateur.

AFRIQUES : COMMENT ÇA VA AVEC LA DOULEUR ?

C’est énorme.

Raymond Depardon

Il convient de faire une courte biographie de Raymond Depardon, pour mieux comprendre l’intérêt du film et comment il s’inscrit dans son travail.

C’est avant tout un photographe, mais il fait aussi des films documentaires, entre reportage et fiction. Son œuvre se situe toujours entre une certaine exigence journalistique, une volonté de représenter le monde à travers ses photographies et ses films, et toujours une part d’autobiographie et de subjectivité.

Il a commencé son travail en tant que photoreporter de guerre, en guerre d’Algérie et au Viêt Nam à ses débuts, et il est rapidement engagé au sein d’agences pour couvrir les conflits autour du monde. Ses nombreux voyages le mènent souvent en Afrique, continent auquel il s’est rapidement attaché et sur lequel il a effectué de nombreux reportages. Afrique, comment ça va avec la douleur ? est un peu comme l’aboutissement de son travail sur l’Afrique, de ses reportages et de ses films précédents.

Le film

Comme souvent avec Depardon, il n’y a pas de fil conducteur dans ses reportages et ses films. Celui-ci ne fait exception. Rien n’est planifié, et comme il l’explique dès les premières minutes, il a parcouru l’Afrique, du Sud jusqu’au Nord, et en se laissant emporter, en fonction des rencontres, de la lumière. Il précise dès le début son intention, c’est-à-dire ne pas faire un road-movie, ou un travail d’investigation de journaliste, mais de témoigner de l’Afrique de la manière la plus exhaustive possible.

Il commence en Afrique du Sud, à Johannesburg, où filme les townships, ces banlieues très loin des villes, qui étaient réservées aux populations noires pendant l’apartheid pour créer une véritable ségrégation spatiale, pour les éloigner le plus possible du centre et séparer concrètement les populations noires et blanches. C’est l’un des seuls photographe qui a témoigné de l’apartheid et de sa réalité, où la ségrégation spatiale continue même après l’abolition du régime et lors de la présidence de Mandela, au quotidien, dans les rues et dans les gares. Il montre précisément ces townships, où il n’y a pas d’école, pas de commerce, pas d’hôpitaux ; ce sont juste des maisons sans électricité.

Il filme également l’Angola, alors en guerre civile et coupé du reste du monde. Les provisions nécessaires à la survie des habitants sont larguées par avion (les trains ne passent plus). À travers ses images sur l’Angola, Depardon expose la réalité. On pourrait croire que les grandes puissances sont indifférentes, mais en fait ce sont elles qui orchestrent et financent tout cela, pour exploiter les ressources présentes sur place (le pétrole, le café etc.).

Il continue son voyage comme ça au Rwanda, quand le conflit commence à peine, dans les années 1990, et qu’il essaie de comprendre ce conflit et le génocide qui va suivre. C’est-à-dire comment les Hutus et les Tutsis ont pu s’entretuer alors qu’ils ont toujours vécu ensemble, qu’ils partagent la même langue, la même culture. Il évoque avec discernement l’époque du colonialisme triomphant, basé sur un racisme sans complexe, et sur l’anthropologie qui a alors causé des torts irréparables, en divisant et en jugeant les relations entre Hutus et Tutsis.

Le pouvoir colonial a entériné ces théories, toujours prêt à diviser pour mieux régner, avec en plus l’aval et la caution des dits « scientifiques » . L’objectif était clair : faire des Tutsis une race à part, et faire alors ressortir, en opposition, le mythe de l’européen à la peau noire.

Il évoque également la question du Sida, la maladie qui au moment du tournage est au centre des réflexions en Europe, mais qui, comme le rappelle Depardon, fait rage depuis plusieurs décennies en Afrique dans l’indifférence générale. Le mot Sida n’y existe pas, il est nommé par ses symptômes.

Il continue son voyage comme ça dans de nombreux pays, jusqu’au nord de l’Afrique. Je ne pense pas qu’il soit intéressant que je développe sur l’intégralité du film, parce que ce serait trop long, et puis parce que je préfère vous laisser le découvrir par vous-même.

Derrière le film, le choix de la forme

Tout le film est chargé d’une forme de culpabilité, d’une honte de Depardon face à ce qu’il voit ; il questionne sa légitimité, la question éthique dans le fait d’être là pour témoigner, de montrer ce qu’il voit. Il se sent impuissant face au fait que les Africains manquent de tout, et se demande à quoi sert ce qu’il fait.

Il explicite clairement son intention et ses choix quant à la forme. Il est parti en Afrique seul, sans équipe, avec une caméra et très peu de films. Son exigence principale était celle de l’exhaustivité ; il ne voulait pas faire de choix ou de sélection, ce qui explique son choix de prendre peu de supports, lui imposant ainsi la contrainte de filmer peu, pour être le plus juste possible dans ce qu’il montrerait finalement.

Ses plans sont toujours très longs, à l’inverse des préceptes du cinéma ou du documentaire, allant souvent jusqu’à dix minutes. Ce choix particulier est justifié par le fait qu’il ne veuille pas couper, lorsqu’il filme ou au montage ; sélectionner le moins possible pour que ses choix interfèrent que très peu avec le résultat final.

Derrière ce film, ce témoignage personnel, c’est un véritable manifeste qui est soutenu. Le manifeste d’un photographe qui doit être le plus authentique possible avec lui-même et son travail, sans fioriture, et d’une fidélité transparente. Le manifeste d’un photographe qui doit montrer tout ce qu’il voit, sans que sa sélection ou son regard interfère avec son témoignage. Une quête d’objectivité, en un sens, dans un art qui se veut, à tort ou à raison, purement et simplement subjectif ?

Merci pour votre lecture,
et à très vite.

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