Débuts d’oscillations

Il doit être aux alentours de trois heures de la nuit quand Pierre vient me réveiller. Pour ne pas réveiller l’ensemble du dortoir, spécialement ceux qui travaillent en fin de matinée, il se doit de réveiller individuellement chacun de ses pêcheurs.

Je suis déchiré, anéanti de fatigue, on s’empare de mon sommeil. Mais puisqu’il le faut bien, on se lève, prend une douche pour se revivifier le corps, mange un petit rien. Puis on sort, là où tout semble s’être arrêté, dans cette atmosphère pénible. Ici même, dans les rues, alors qu’en pleine journée tout semble aller trop vite, les gens, les voitures et les tramways, tout accéléré dans un cycle constant sans un maillon défaillant, au plein milieu de la nuit il n’y a rien de tout ça, pas la moindre perturbation qui viendrait troubler cette léthargie, cette engourdissement dont semble être épris les rares personnes que l’on croise, ceux qui rentrent après la fermeture des bars, les travailleuses de trottoir ou ceux qui, comme moi, vont travailler à la mer ; comme si la ville était inoccupée, dépeuplée pendant ces quelques heures de la fin de la nuit.

Pierre est parti avant moi, il m’a devancé pour commencer à préparer l’embarcation avec le capitaine. Je marche en direction du port, et mes pieds commencent à me faire mal dans mes souliers trop petits martelant le bitume, humidifié par la pluie légère des heures d’avant, balafré en quelques endroits où il semble saigner noir, où les racines d’un arbre le transpercent. Justement, les fissures du bitume sont gorgées, elles débordent, et les quelques feuilles tombées, encore humides, se découpent sous mes pieds et ceux es autres, se disloquent et finissent par s’étaler complètement.

Le monde se fait de plus en plus nombreux à mesure que j’approche du port. Je me dirige vers mon embarcation, me hisse à l’intérieur et attend son départ. Le moteur ronfle, vrombit promptement et démarre, lançant le bateau qui fend l’eau noire, et la côte s’éloigne si vite qu’on est rapidement nulle part, sans repères sinon la lune et les étoiles éparpillées, disséminées sur ce tissu qu’on appelle le ciel.

C’est la folie de la nuit qui te prend, gamin ? Le capitaine interrompt le silence accablant. À regarder le ciel comme ça ! Tu me fais pas comme le jeune Kris de la saison dernière, j’ai besoin de toi.

Il fait référence à une nuit, l’hiver dernier, où Kris s’est noyé en pleine mer. C’était un pêcheur venu du nord. On ne savait pas alors pour quelle raison il était si loin de chez lui. Son silence était constant dans sa rigueur, son visage caché derrière ses longs cheveux blonds presque blancs, presque inhumain, et on ne percevait que rarement ses yeux très clairs et précis. Les rares pêcheurs venus du nord sont remarquables par leur ténacité, tant ils paraissent sans faille. Kris était de cette espèce, résolu dans son travail et obstiné dans les autres atours de son quotidien. Un temps après son arrivée, il s’est dit des histoires à son propos, que les femmes et les quelques hommes qui avaient osé le désirer s’étaient alors retrouvés dans une sorte d’accaparement, d’emprise totale face à son corps, à la soif implacable qui en découlait, cet appétit féroce, et aucun n’avaient pu s’échapper de son influence, tous anéantis par cette démangeaison qu’ils n’ont pas pu apaiser et qui allait en grandissant, la tentation de la chair.

Il est vrai que j’avais moi-même, en ce temps-là, était attiré sans le vouloir par lui, quand il était assis en face de moi dans ces nuits passées sur la mer, ses cuisses puissantes ouvertes à mes yeux. Ou quand, une fois rentrés, il se changeait sans pudeur, complètement nu un instant et dévoilant ainsi toutes les parties de son corps, ses pieds sur lesquels on voudrait poser sa joue pour mieux s’assoupir, et ce dans une confiance totale, sa charpente certaine, le bas de son dos où commençait cette courbe flagrante, finalement toute cette peau diaphane dans laquelle on aurait introduit nos canines si cela avait été permis, afin de traverser la fine couche qui sépare de la sensualité et se faufiler dans ses méandres, enfin faire du sang la véritable couleur de la passion. J’étais formellement attiré, comme hypnotisé, mais j’étais alors trop jeune pour m’hasarder de telle sorte. Et quand j’ai atteint l’âge légitime, il ne m’était alors plus possible de prendre un tel risque. Et je m’estime alors chanceux, tant ceux qui avaient osé le désirer et concrétiser leurs tentations étaient tombés dans une démence avérée.

Une nuit, nous étions allés en pleine mer, et il avait un air différent, paraissait beaucoup plus détendu que d’habitude. Il observait attentivement le ciel et les étoiles, et la lune, très brillante alors, semblait avoir la mainmise sur lui. La mer était très noire et lisse, si bien que la lune s’y reflétait parfaitement, et les mouvements des planètes étaient faits de telle sorte qu’elle se couchât lentement à l’horizon. À dire vrai, il s’avère que cette oraison crépusculaire était un apaisement, un évènement rare auquel on était inévitablement happés. Mais dans quelle mesure ?

Dès l’instant où la lune toucha l’horizon, Kris commenças à se déshabiller, enlevant ses vêtements les uns à la suite des autres, dans une chorégraphie imperturbable, et ce malgré le froid glacial qui nous environnait. Il n’y paraissait plus sensible. Une fois complètement nu, il effectua, dans l’élégance qui le caractérisait, un saut, coupa l’eau dans sa plongée, et la surface auparavant lisse se fissura en quelques subtiles sillons. Il ressortit de l’eau quelques mètres plus loin ; nous, sur le bateau, tous immobiles, consternés par un tel agissement, nous ne faisions rien puisqu’il n’y avait rien à faire ; puis il se mit à nager frénétiquement vers l’horizon, en direction de la lune qui s’enfonçait délicatement dans la ligne miroitante, toujours avec cette brillance. Ses bras s’articulaient dans une nage parfaite tandis qu’il s’éloignait, sa chevelure lustrée par l’eau, tout son corps luisant. Puis il se brouilla, ou plutôt notre vision à tous se brouilla, on ne pouvait plus le voir dans l’obscurité ; il disparut ainsi.

C’est pourquoi désormais, se surprendre à contempler le ciel et la lune peut être quelque peu déroutant. Le lendemain de la noyade, de tous ceux qui ont fait l’amour avec lui, tous les déments, beaucoup ont été retrouvés sans vie, pendus ou défenestrés lorsque la hauteur de leurs habitations le permettait.

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