Une question de regard

Tout est question de point de vue. Une quête d’objectivité est illusoire en ce qui concerne la compréhension d’un monde et de sujets. La question n’est pas si ce sont les hommes qui façonnent la société ou la société qui façonne les hommes, mais quels sont ces hommes qui la façonnent, la fabriquent et la conçoivent. L’intellectualisme paraît prégnant quant à la production de savoirs.

Il faudrait alors se prémunir de l’uniformisation des regards portés sur les existences, uniformisation produite par un principe de reproduction universitaire et de sélection inconsciente. Je ne m’épancherai pas plus là-dessus, d’autres l’ont déjà fait et bien mieux. Sur ce point, je vous laisse découvrir à loisir le travail de Pierre Bourdieu, notamment Les héritiers et La reproduction, ainsi que l’ouvrage de Didier Eribon La société comme verdict.

Peut-on bien représenter une culture dont on ne fait pas partie ?

Il s’agit alors de s’interroger sur la question de regard en photographie, et de la légitimité des créateurs d’images ; ce à travers trois exemples, trois photographes de rue : Fan Ho, Nan Golding et Martin Parr. Je ne développerai pas trop ici leurs biographies respectives par souci d’intérêt, mais seulement ce qu’il faut pour traiter correctement le sujet.

Fan Ho, et le Hong Kong des années 1950

Le travail de Fan Ho est assez caractéristique : des silhouettes, des personnes constamment anonymes, toujours comme avalées par leur environnement. Leurs individualités semble supprimées, mais pas leur humanités. La présence humaine est loin d’être insignifiante tant elle est la retranscription d’une réalité alors, dans cette ville en pleine ébullition, écrasante dans la globalisation massive qu’elle impose à ses habitants.

FANHO

photographies de Fan Ho

Nan Goldin et l’univers trash

Une des plus grandes photographes de la culture trash en Amérique. Son travail repose sur de nombreux sujets, la drogue, l’addiction, la maladie, les milieux gay et transgenres, avec une intimité propre, une assimilation quasi-totale entre sujet et artiste.

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photographies de Nan Goldin

Martin Parr et la classe populaire

C’est alors qu’intervient Martin Parr. Photographe très talentueux, il est certain. Il a travaillé dernièrement sur les absurdités du tourisme de masse.

Créateur d’images réellement iconiques, il n’en est pas moins représentatif de l’artiste décalé, dans le sens où il crée un décalage entre lui et son sujet. Son travail semble représenter la classe populaire, mais ce à travers le regard, la vision et la considération d’un photographe de la classe moyenne supérieure.

Je ne voudrais pas aller jusqu’à crier au mépris de classe ! Cependant, la mise en perspective des photographies de Martin Parr avec les deux photographes précédent représente, à mon sens, une clé pour comprendre la question du regard en photographie.

MARINPARR.jpgphotographies de Martin Parr

Mise en perspective

Il convient alors de revenir sur certains aspects de la vie de Fan Ho et Nan Goldin pour répondre à la question initiale : peut-on bien représenter une culture dont on ne fait pas partie ?

Fan Ho a vécu à Hong Kong dès son plus jeune âge. Avant de représenter la ville, il l’a vécue, et ce avec les habitants qu’il photographie de loin, la ville et ses transformations, ses mutations en dépit de la misère des gens de son milieu … pour finalement aboutir à la ville que nous connaissons désormais. Fan Ho était en immersion totale.

Nan Goldin a lutté longtemps avec ses addictions à la drogue, ses relations abusives. Elle a vécu intimement le sujet qu’elle représente, avec les personnes qu’elle prend en photo. Son travail est par ailleurs souvent considéré comme une sorte de journal intime, considérant ainsi la photographie comme le médium idéal pour retranscrire ce qu’elle a vécu au quotidien.

Ce qui paraît comme caractéristique dans le travail de ces deux photographes, c’est l’authenticité. Ils ont vécu le sujet qu’ils représentent dans une globalité.

Le travail de Martin Parr apparaît alors différemment. Cela n’enlève rien à sa qualité artistique, mais il paraît comme illégitime dans son travail, teinté alors de jugements de valeur portés sur ce qu’il photographie et représente des choses. Il ne faut pas céder alors au misérabilisme, c’est-à-dire à cette manie de toujours vouloir représenter les aspects misérables de la société, ici dans une fonction purement esthétisante, voire méprisante.

Didier Eribon écrit en 1999 :

« Le langage quotidien (tout comme le langage des images) est de part en part traversé par des rapports de force, par des rapports sociaux (de classe, de sexe, d’âge, de race, etc.), et c’est dans et par le langage (et l’image) que se joue la domination symbolique, c’est-à-dire la définition – et l’imposition – des perceptions du monde et des représentations socialement légitimes. Le dominant, comme le dit Pierre Bourdieu, est celui qui réussit à imposer la manière dont il veut être perçu, et le dominé, celui qui est défini, pensé et parlé par le langage de l’autre et/ou celui qui ne parvient pas à imposer la perception qu’il a de lui-même. »

librement inspiré de https://m.youtube.com/watch?v=E10Z5_3C19s

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