Derrière le projet « Mon nom n’est pas »

illustration : ©Baptiste Guilbert

ATTENTION ! Avant tout, il convient de faire un tour sur MON NOM N’EST PAS.

Ce projet photo est le fruit d’une envie : produire une affiche et l’afficher dans toutes les rues de ma ville natale. J’ai commencé à avoir cette envie lors de mes années lycée, dans un petit établissement privé catholique, où j’ai été confronté à l’homophobie quotidiennement, au sein du lycée et dans les rues. La conscience de mon homosexualité est apparue plus jeune, je devais avoir douze ou treize ans, c’était l’été, sur la côte atlantique.

Le sable qui brulait mes pieds, tous ces éléments qui peu à peu prennent substance devant mes yeux, cet océan sur lequel le soleil pénètre doucement, ma peau diaphane qui progressivement se dore, et mon corps qui commence péniblement à devenir ce qu’il est aujourd’hui.

À ce moment là, j’étais amoureux de tous les hommes. C’était quelque chose qui s’abattait sur moi et il n’y avait rien à faire, résoudre ce mal aurait été vain. À partir de cet instant, mon seul désir a été d’être confortable avec ça, hurler ce désir des hommes pour en expier la douleur, cet inconfort crée par l’environnement hostile. La question a été alors comment gérer ça, c’est-à-dire à qui me référer pour comprendre ce phénomène et en déceler les mécanismes, pouvoir en parler à celui qui me comprendrait entièrement et sans concession, un homosexuel en définitive. Je n’ai pu en discuter avec mes semblables qu’à travers la littérature et le cinéma au début, ces références qui ponctuent notre adolescence. Il y a ce besoin presque vital de recherche des semblables, puisqu’eux seuls pouvaient aider – c’est ce qu’on croit –, ce désir communautariste qui enracine et confirme la douleur.

Un été, le sable brulant et l’océan qui s’abat sur nous et nous épuise, chaque vague comme une gifle qui révèle toutes les parcelles de notre intimité. C’était ça, des hommes irréels par leur beauté exubérante, où le moindre mouvement était un prétexte pour en déceler les plus infimes détails, les quelques dérisoires morceaux de chair. Et on aurait envie de les manger à plein bouche si cela était permis, enfoncer notre corps entier, traverser la fine couche de peau qui nous sépare de la sensualité, effleurer ces hommes avec nos lèvres et se faufiler dans les méandres des plaisirs corporels, se noyer dans la précipitation, introduire nos canines comme un animal, enfin faire du sang la véritable couleur de la passion.

C’était l’été et je devais avoir douze ou treize ans.

Peu après est intervenu la conscience de cette sexualité déviante, l’instinct que ce désir est réprimé de toutes parts et qu’il n’y avait ainsi aucune issue envisageable. C’est peu après, lorsque j’étais en recherche de figure, que je suis tombé sur Jean Cocteau. C’était ça, j’étais tombé, parce qu’une telle évidence ne pouvait provoquer qu’une chute en moi.

« Au plus loin que je remonte et même à l’âge ou l’esprit n’influence pas encore les sens, je trouve des traces de mon amour des garçons. J’ai toujours aimé le sexe fort que je trouve légitime d’appeler le beau sexe. Mes malheurs sont venus d’une société qui condamne le rare comme un crime et nous oblige à réformer nos penchants. »
(Jean Cocteau, Le livre blanc)

La force de Jean Cocteau a été de verbaliser concrètement l’origine de mon malheur, et il n’y a pas meilleur bienfait puisque c’est seulement grâce à ce mécanisme que la perspective d’aller mieux se révèle. Ainsi, je crois sincèrement que c’est seulement à travers les processus d’investigation, d’identification et de verbalisation concrète des origines de notre mal qu’on peut daigner à admettre celles-ci, et consentir à les résoudre. Il n’y a rien de plus terrible que les œillères. Nier l’évidence serait alors une souffrance telle, il faudrait être aveugle et sourd, et faire comme s’il n’avait rien ne peut tendre qu’à repousser ce malheur à émerger plus tard, encore plus grand et vif. Parce que le malheur, et plus particulièrement ses origines, quand on ne prend pas soin de les résoudre, ont une certaine tendance à la croissance. C’est un animal qui grandit en nous, rugit de temps à autres et qui finit toujours par jaillir. Il n’y a rien de plus terrible que les œillères.

C’était alors ça : mon malheur n’était pas dû à ma condition individuelle et personnelle d’être homosexuel, mais à une société qui réprime cette condition. Et je réalisais ça à une période politisé sur le sujet, c’était en 2012-2013 que le projet de loi légalisant le mariage homosexuel était porté par le gouvernement Hollande, et plus particulièrement par Christiane Taubira. C’était immense, parce que des politiques s’engageaient en faveur de cette légalisation, et ce publiquement. C’est alors que j’ai réalisé la force de la politique et des médias, et je voyais cette femme noire, elle-même souvent réprimée et moquée, s’engager avec ferveur dans ce combat. Je réalisais que, quelle que soit la raison d’une oppression illégitime, les opprimés entre eux pouvaient se comprendre entièrement puisqu’ils partagent indubitablement cette condition et le quotidien qui va avec. C’est en cela que j’exècre naturellement toute forme d’oppression, sans même réaliser que c’est certainement le fruit de mon vécu.

Lorsque la loi a été promulguée Christiane Taubira a fait un dernier discours à l’assemblée. Je ne peux pas le revoir sans pleurer.

Parce que c’est ça la politique. C’était à ce moment inscrire le légitime et le bonheur des homosexuels dans le marbre, c’est reconnaître plus que le simple fait d’exister, mais le fait que notre amour est évident aux yeux de l’État. Je crois en effet que la politique est une question de vie et de mort, que l’histoire de notre personne est souvent le reflet de l’histoire politique de notre État.

« La politique est une question de meurtre » dit Edouard Louis, et je l’approuve entièrement.

« Quand on lui demande ce qu’est le racisme pour elle, l’intellectuelle américaine Ruth Gilmore répond que le racisme est l’exposition de certaines populations à une mort prématurée.
Cette définition fonctionne aussi pour la domination masculine, la haine de l’homosexualité ou des transgenres, la domination de classe, tous les phénomènes d’oppression sociale et politique. Si l’on considère la politique comme le gouvernement des vivants par d’autres vivants, et l’existence des individus à l’intérieur d’une communauté qu’ils n’ont pas choisie, alors, la politique, c’est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, protégée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre. »
(Edouard Louis, Qui a tué mon père)

L’homophobie est une question de meurtre, parce que l’homophobie persiste et s’institutionnalise. L’homophobie bouleverse, l’homophobie détruit, l’homophobie assassine. Le fait qu’une loi protège les couples homosexuels a été inscrit dans mon histoire – et dans celle de tant d’autres –, mais la part est terriblement minime ; elle est minime face aux innombrables actes homophobes auxquels j’ai été confronté, qui ont également été inscrits dans mon histoire au fer rouge. J’ai été forgé par l’homophobie de cette ville du Sud de la France, et par cette scolarité ponctuée de petits meurtres, comme des aiguilles qu’on enfonçait quotidiennement dans mon flanc jusqu’à me faire craquer. Les injures se succédaient, et mon silence, toujours. Pédale, pédé, tantouze, enculé, tarlouze, baltringue, tapette, fiotte, tafiole, tanche, folasse, grosse tante, l’homosexuel, le gay. Sortir devient alors un affront, une lutte quotidienne contre l’adversité. C’est pourquoi fuir a été l’unique solution, parce que pendant dix-huit ans, dans cette grande ville du sud de la France, je n’ai eu aucun souvenir heureux.

Après avoir passé mon baccalauréat, j’ai fui. Je suis parti pour aller à Lyon. L’envie de faire cette affiche est alors toujours restée en moi, jusqu’au jour où j’ai été beaucoup plus confortable avec tout ça. Maintenant que cette affiche est élaborée, il ne reste plus qu’à l’imprimer et à l’afficher massivement dans les rues de ma ville natale. J’espère pouvoir le faire au courant de l’année 2019.

 

Avec « Mon nom n’est pas pédé » , l’idée, c’est de souligner la puissance des mots, la force performative du langage. « Au commencement, il y a l’injure » , comme dit Didier Eribon. Et l’injure n’est que la conséquence directe d’une volonté de cataloguer, de diviser pour mieux régner. Seul l’esprit humain invente des catégories et s’efforce à faire rentrer des personnes dans ses pré-constructions. L’homosexualité est une invention, une fabrication du monde normal, qui veut donner un statut social à l’inclassable ; une création d’une pensée pseudo-scientifique, appelée psychiatrie, qui a changé une intolérance intolérable en une intolérance décomplexée et civilisée.

Bien évidemment, en exposant ici les injures homophobes, la violence qui en découle, tout ce que j’ai vécu en définitive, et l’importance du vécu sur les subjectivités, je m’expose à un certain discours incrédule. D’abord, rappelons que beaucoup ne s’interrogent que peu sur ces questions, d’autant plus s’ils sont des hommes, hétérosexuels et blancs. N’ayant jamais expérimenté l’injure et la stigmatisation, dire que j’exagère, ou que j’extrapole peut paraître facile. Peut-être même que certains des minorités sexuelles s’indigneront également quelque peu, disant çà et là qu’ils n’ont jamais expérimenté l’injure personnellement, ou que l’homophobie n’est que le pur fruit d’une fabulation. Il faudrait alors remarquer la force du refoulement de beaucoup, du déni souvent caractéristique ; en outre, il faudrait remarquer aussi que l’injure s’inscrit dans une globalité plus conséquente, une globalité d’oppression qui, si elle n’existe pas à un instant donné, subsiste en tant que menace d’une sentence à venir. L’injure, ou autre stigmatisation concrète, peut ne pas être vécue ; l’hostilité, elle, existe et persiste pour tous, ainsi que toutes ses formes déformées – un regard connoté, une insinuation malveillante.

 

Je tiens à remercier toutes les personnes qui m’ont accompagné personnellement de près où de loin dans ce projet, c’est-à-dire ma famille et mes amis qui me soutiennent et me supportent. Je tiens à souligner l’importance qu’ont été Jean Cocteau, Jean Genet, Didier Eribon, Edouard Louis, Marcel Jouhandeau et Annie Ernaux dans ma vie. Ce projet s’est concrétisée après le visionnage de la série Nola Darling de Spike Lee, dont le travail du personnage principal  m’a librement inspiré.

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