Derrière le projet « Sillages »

illustration : ©Baptiste Guilbert

ATTENTION ! Avant tout, il convient de faire un tour sur SILLAGES.

Un projet entre Marseille et Palerme

Été 2018 – J’ai eu l’occasion de voir quelques expositions aux rencontres de la photographie d’Arles. Lors de ce festival, j’ai pu notamment redécouvrir le travail de Raymond Depardon, spécialement trois grands tirages de sa série Errance, série qui m’a beaucoup inspiré pour ce travail.

Après ce court séjour aux rencontres, je m’envole pour Palerme, en Sicile. J’arrive alors chez ma sœur qui est sur place depuis quelques mois déjà pour effectuer la fin de ses études universitaires. Là-bas, elle est volontaire dans une association qui vient en aide aux demandeurs d’asile.

J’ai vécu et grandi non loin de la mer Méditerranée, dans une ville portuaire. Marseille et Palerme sont deux villes assez semblables sur beaucoup d’aspects. Mais dorénavant, la relation que j’avais avec les plages et avec la mer n’est plus la même que celle de mon enfance. Cette relation est biaisée par l’actualité, par les choses qui se passent. Sur place, j’ai écrit ces quelques lignes dans un cahier :

Je n’arrive plus à mettre un pied dans la mer Méditerranée comme avant, à me baigner comme avant, immerger complètement pour mouiller ma tête et mes cheveux, j’ai comme cette désagréable sensation de côtoyer la mort. Comme quand on rentre dans un cimetière sans y avoir été convié. La mer est un cimetière à échelle planétaire.

Le sang coagule et peine à se dissoudre dans l’eau salée, les corps flottent et quelques derniers cris sont poussés dans une dernière expiration du peu de survivants qui restent.

Le sel ronge peu à peu les vêtements et la peau, les gros poissons s’occupent alors de la chair tandis que l’embarcation dérive et s’échoue sur les plages, avec à son bord les dernières preuves tangibles de ces existences, et accueillant parfois un corps d’enfant à peu près intact qui s’échoue lui aussi. Il est gonflé et ses poumons débordent.

Le choix de la forme

Je voulais traiter cela avec quelque chose de neuf ; il était nécessaire alors de s’éloigner de l’imagerie dramatique à laquelle on était confronté quotidiennement. Plus de portraits de migrants, de scènes de débarquement ou autre esthétisme de la misère … c’était déjà fait, vu et revu. Le drama est revêtue d’une certaine facilité dans laquelle je ne voulais pas tomber ; ce que je veux dire par là, c’est qu’il est simple de faire de bonnes photos, ou en tout cas des photos poignantes avec un sujet comme celui-là et ses thématiques.

La deuxième exigence était celle de l’éthique. Prendre en photo l’horreur à son paroxysme pour ensuite rentrer chez soi dans son confort matériel … inenvisageable. C’est pourquoi j’ai essayé modestement de faire une série photo sur ce sujet avec un autre angle. À cette question de l’éthique chez les photographes de guerre et autres photo-reporters (qu’il faudrait nommer photographes de l’inhumanité ou de l’horreur), Sebastião Salgado répond¹ que la question n’est pas à adresser aux photo-reporters, et s’ils sont éthiques ou non, ou leur part de responsabilité, mais que la question est à adresser aux politiques, à ceux qui ont les moyens d’agir, à ceux qui orchestrent tout cela. Ce point de vue sera développé plus longuement dans un article spécial sur Sebastião Salgado.

En outre, j’essaye au maximum de m’échapper d’un certain intellectualisme, d’une rhétorique compassionnelle, qui consisterait à considérer tout cela comme un sujet (mot que j’ai utilisé dans mes précédentes phrases seulement par facilité), de traiter cela d’en haut, avec un regard prétentieux ou qui se voudrait supérieur. La crise migratoire n’est pas un « sujet » , elle est une réelle problématique qu’il faut comprendre, pour concevoir à quel point les gouvernements sont complices d’une tuerie globale à travers des politiques farouches. Pour être plus concret, sachez qu’il est possible d’agir, même à notre échelle individuelle (je vous laisse pour cela vous renseigner, si ça vous intéresse, auprès des différentes associations locales, celles d’aide aux demandeurs d’asile notamment).

¹ Sebastião Salgado à propos de son reportage sur le génocide rwandais : « Ce ne sont pas les photographes qui créent les catastrophes. Elles sont les symptômes des dysfonctionnements de ce monde auquel nous participons tous. Les photographes ne sont pas là pour servir de miroir, comme les journalistes. Et qu’on ne me parle pas de voyeurisme ! Les voyeurs, ce sont les politiques qui ont laissé faire et les militaires qui ont facilité la répression au Rwanda. Ce sont eux, les responsables, ainsi que le Conseil de sécurité des Nations unies qui, par tous ses manquements, n’a pas empêché que des millions d’assassinats soient commis. » (dans De ma terre à la terre)

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